Paroles d'experts

Comment s’engager et créer de la valeur à travers l’intrapreneuriat ?

S’il suscite un intérêt grandissant chez les salariés, l’intrapreneuriat reste encore assez méconnu et concerne relativement peu de personnes. C’est pour analyser et contribuer à lever les freins à l’intrapreneuriat dans les organisations qu’une dynamique d’échanges et de collaboration a été initiée par la Direction générale des entreprises (DGE) le 12 avril au BercyLab, lab d’innovation des ministères économiques et financiers.
Une démarche ouverte, expérimentale et participative qui a vocation à rassembler l’écosystème intrapreneurial autour de la communauté des intrapreneurs et des innovateurs privés/publics, en lien avec les entreprises, les structures d’accompagnement et des structures publiques, afin de co-construire une politique publique favorisant le développement de l’intrapreneuriat en France.

Un certain nombre d’initiatives ont été lancées depuis quelques années, aussi bien dans les entreprises, à travers des laboratoires d’innovation ou des incubateurs de startups internes, que dans l’administration, avec notamment l’exemple de Beta.gouv, incubateur de startups d’Etat. Si ces démarches visent, dans le cadre de la transformation des organisations, à donner plus de chances de réussite aux projets d’innovation, elles répondent aussi aux aspirations personnelles de cadres, plus ou moins expérimentés, qui souhaitent s’engager dans la mise en œuvre d’un projet favorisant notamment l’économie de l’usage et du partage ou ayant un impact social ou environnemental.
Exemple avec Renaud Thiard*,  intrapreneur au sein du i-Lab, laboratoire d’innovation du Groupe Air Liquide.

 

«Quelles sont les principales missions du i-Lab au sein du Groupe Air Liquide ?

Le i-Lab, laboratoire d’innovation du Groupe Air Liquide, a pour mission d’explorer de nouveaux marchés en adoptant une approche centrée sur les usages. Plusieurs métiers se côtoient afin d’identifier, tester et accélérer de nouvelles opportunités de croissance pour le Groupe. À la fois lieu de réflexion et d’expérimentation, le i-Lab développe de nouvelles offres en liaison avec les différentes entités du Groupe. Le i-Lab est aussi un vecteur de diffusion de nouvelles méthodes de travail.

De quelle façon le i-Lab accompagne-t-il les projets intrapreneuriaux initiés par les collaborateurs du groupe?

J’ai rejoint le i-Lab en 2016 après avoir remporté un appel à projets interne de type “crowdsourcing” au sein d’Air Liquide. A cette époque, l’ensemble des salariés du Groupe avaient été sollicités pour proposer des idées de nouveaux business sur le thème de la qualité de l’air, alors territoire d’expérimentation. En tant que lauréat, on m’a proposé d’intégrer le i-Lab comme intrapreneur, afin de concrétiser cette idée avec un leitmotiv assez simple : “learning by doing”.

Le i-Lab m’a donné le temps et les moyens de travailler de façon très opérationnelle sur un sujet créateur de valeur pour le Groupe et issu de ma propre initiative. Ces moyens sont multiples : au-delà des ressources gérées en toute autonomie par l’intrapreneur, le i-Lab apporte la formation, les contacts internes et externes et surtout le mandat pour travailler de façon agile sur des secteurs connexes au coeur de métier d’Air Liquide. Ceci est vrai pour tous les sujets incubés au i-Lab.

Pouvez-vous décrire le projet que vous portez (enjeux, solutions, axes de développement), en précisant sa création de valeur pour le groupe et sa plus-value pour les clients-utilisateurs ?

Le projet que je porte avec mon collègue traite plus particulièrement de la qualité de l’air intérieur qui est un enjeu de santé mais également de responsabilité sociétale. Air Liquide est le leader mondial des gaz, technologies et services pour l’industrie et la santé. Nous maîtrisons depuis longtemps les techniques d’épuration de l’air. L’idée consiste à mettre ce savoir-faire au service des villes et plus spécifiquement du secteur immobilier tertiaire.

Nous proposons un service de fourniture d’air purifié pour améliorer la qualité et la signature énergétique des bâtiments tout en optimisant le confort des occupants. Au delà du traitement de l’air, ce service apporte à l’utilisateur une garantie d’efficacité. L’aspect digital de la mesure, du traitement et de l’utilisation de la donnée y est donc particulièrement important.

Comment avez-vous conduit ce projet, de l’idée initiale à sa mise en œuvre opérationnelle, et dans quelle mesure avez-vous partagé vos réflexions avec d’autres intrapreneurs ?

Nous sommes partis des usages identifiés lors d’une étude de terrain menée dans plusieurs métropoles d’Asie, d’Amérique et d’Europe. Il était alors question de comprendre la perception qu’ont les citoyens de la pollution atmosphérique. Différentes tendances de fond ont émergé de ces observations, telles que la relation entre la qualité de l’air intérieur, le bien-être et l’efficacité au travail mais aussi la responsabilité des employeurs vis-à-vis de leurs salariés ou encore le développement d’une économie de services dans le secteur du bâtiment.

Nous avons développé sur cette base un projet que nous avons présenté à une trentaine d’acteurs issus de tout l’écosystème immobilier tertiaire. Ceci nous a amené à pivoter rapidement sur les angles de la technologie, de la proposition de valeur et du segment de clients à atteindre. Cette démarche itérative s’est révélée particulièrement efficace car six mois plus tard, nous avions trouvé notre premier utilisateur.

Les interactions avec mes collègues intrapreneurs ont été constantes tout au long de ce cheminement. Nous avons la chance d’être plusieurs à explorer la thématique de la qualité de l’air sous différents angles, ce qui nous permet de nous “challenger” réciproquement et de mutualiser certaines tâches.

Vous avez indiqué, lors du café économique, que vous avez appris autant en un an et demi d’intrapreneuriat que dans vos années d’expérience préalable. Que signifie pour vous « être intrapreneur » ? Comment considérez-vous le rôle de l’intrapreneur au sein de son organisation ?

L’intrapreneur s’inspire des méthodes employées dans les start-up pour mener un projet innovant dans une structure mature. La plupart du temps, ce projet est à l’initiative de l’intrapreneur lui-même et peut être lié aussi bien à la transformation de l’organisation interne qu’au développement de nouveaux produits, services ou marchés. L’intrapreneur a une mission d’innovation, d’inspiration et de remise en cause de l’existant. Il doit savoir convaincre aussi bien en interne qu’en externe. Tout ceci exige une grande polyvalence et une adaptabilité de tous les instants.

Pour ma part, ceci m’a amené à développer des compétences business opérationnelles au delà de mes compétences techniques, à travailler sur ma communication tout en maintenant une vision stratégique de long terme. Peu de fonctions sont aussi variées et ajoutent aussi rapidement autant de cordes à votre arc.

Quel premier bilan tirez-vous de votre démarche d’intrapreneur ? Quelles sont les pistes d’évolution pour le projet en termes de business model, d’offre, de financement et de développement marché ?

Du point de vue personnel comme du point de vue du projet, le bilan est positif. Nous sommes parvenus en très peu de temps – et avec des ressources limitées – à cerner un besoin, co-construire avec un premier utilisateur un pilote qui fait ses preuves.

Le marché de l’immobilier, tant dans la construction neuve que dans la rénovation, est en demande de solutions innovantes pour améliorer la qualité de l’air. Au printemps dernier, nous avons été lauréats d’un appel à expérimentation de la Ville de Paris, consacré à la qualité de l’air [voir rubrique « Aller plus loin » en fin d’article ]. Ceci nous encourage à continuer le développement du projet.

Selon vous, quels sont les points communs et les différences entre l’intrapreneur et l’entrepreneur ? Être un intrapreneur est-ce, pour vous, un moyen de tester la validité d’un projet en minimisant les risques de lancement et en se donnant toutes les chances de réussite du projet ou bien est-ce une première étape vers une démarche entrepreneuriale ? Quels en sont les impacts sur le plan économique, juridique (propriété intellectuelle), financier,… ?

 Entrepreneur comme intrapreneur sont tous deux mûs par une très forte conviction personnelle, une volonté de changer les choses durablement à leur niveau en s’y consacrant totalement. L’entrepreneur travaille en totale autonomie. Seule sa vision et les fonds dont il dispose limitent sa marge de manoeuvre.

L’intrapreneur reste, quant à lui, salarié d’une grande structure au sein de laquelle il souhaite évoluer et développer des projets ambitieux. Il a principalement à coeur d’embarquer les parties prenantes, en premier lieu ses collègues, autour d’un objectif commun, quitte à faire preuve de beaucoup de patience et de ténacité.

Bien que certains intrapreneurs deviennent entrepreneurs, cela n’est toutefois pas systématique. En outre, les deux profils peuvent différer sur des aspects tels que les rapports au groupe, au risque ou encore au temps.

* Renaud Thiard faisait partie des intervenants du café économique « L’intrapreneuriat : l’innovation accessible à tous ? », organisé le 15/06/2018 au Café Fluctuat Nec Mergitur en coordination avec la Direction générale des entreprises (DGE).


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