Paroles d'experts

Comment l’Internet des objets (IoT) va transformer l’agro-industrie…

Quels sont les principaux enjeux des objets connectés dans la chaîne de valeur AgTech ? Comment les acteurs de l’écosystème agro-industriel intègrent-ils les opportunités offertes par ces nouvelles technologies ? Pour quelle création de valeur ?

Depuis quelques années, on constate une émergence de l’Internet des objets (IoT) dans les différents secteurs de l’industrie : industrie chimique, automobile, pharmaceutique, énergie, transport, … L’agro-industrie est également concernée.
Enjeux et perspectives avec Fabrizio Delage Paganini*, co-fondateur de Valeur-Tech, startup qui accompagne des acteurs de l’agro-alimentaire dans la mise en place de services et d’outils numériques (drones, capteurs, robots).

«Quels sont les principaux enjeux des objets connectés dans la chaîne de valeur AgTech** ?

Aujourd’hui nous assistons à un défi de commercialisation des nouvelles technologies. Ce que l’on appelle, dans le jargon, « la vallée de la mort ». Un trop plein de technologies (effervescence du nombre de startups dans l’AgTech) qui privent les acteurs économiques d’une véritable compréhension des enjeux et donc freinent l’adoption des objets connectés***.
En effet, ces dernières années ont été marquées par une multiplication des investissements pour financer l’innovation dans l’AgTech, mais pas assez pour financer l’adoption réelle des technologies, c’est-à-dire la mise sur le marché d’une solution en capacité de créer de la valeur à 3 ans. Nous sommes en train de rentrer dans une période où les investisseurs commencent à réduire et à réorienter drastiquement leurs investissements en ciblant davantage leurs mises. Une baisse de liquidité qui survient à un moment où le marché présente des signes de structuration quant à ses besoins réels en technologie, notamment sur des sujets d’interopérabilité des données agricoles.

D’où l’intérêt, pour l’écosystème des startups françaises symbolisé par l’initiative French Tech, de travailler en collaboration avec des acteurs spécialisés dans le ciblage de ces « pépites françaises » ayant un business model lié à un besoin réel identifié sur le marché, ceci afin d’éviter que ces pépites ne périclitent avant que le marché ne soit réellement prêt et afin de contribuer, à terme, à une meilleure intégration des objets connectés dans la chaîne de valeur AgTech.

Plusieurs paramètres doivent, à cet effet, être pris en compte :

  • Le coût d’acquisition et d’adoption, qui reste encore trop important. Trouver du volume sur des cas d’usages pertinents se fait lentement : la notion d’ »offre packagée » peut être un moyen pour faciliter l’usage des objets ;
  • La cyber-sécurité des objets, qui constitue un enjeu majeur lié à la sécurisation renforcée des systèmes informatiques et des données ;
  • L’interopérabilité des objets entre eux, qui est essentielle pour créer des standards (machines agricoles, IoT,  robots, etc.) et générer du du conseil agronomique « augmenté », est en train de se mettre en place peu à peu ;
  • La disponibilité des réseaux de communication , qui sont liés au positionnement des acteurs télécoms en agriculture et à la multiplicité des protocoles, pose la question de la couverture (haut débit, bas débit) des zones agricoles.

Quelles sont les transformations des modèles économiques déjà engagées ou à venir au cours des prochaines années pour les différents acteurs composant l’écosystème agro-industriel ?

Et si les intermédiaires de la chaîne agroalimentaire étaient amenés à disparaître, à terme, en raison de leur incapacité à générer suffisamment de valeur ? Voici le sujet tel qu’il faut l’entrevoir pour mieux comprendre les changements à venir.
Un exemple : avec la récente application de la séparation du conseil et de la vente de produits phytosanitaires, les coopératives doivent se réinventer. Aujourd’hui les agriculteurs peuvent depuis leur tracteur recevoir, de la part de leur équipementier, des indications précises sur les doses d’engrais à mettre. Des liens nouveaux se créent entre constructeurs et entreprises de produits phytosanitaires. L’enjeu est bel et bien celui d’être au plus proche des attentes des agriculteurs en répondant en temps réel à leur besoin. Et les acteurs les mieux placés pour répondre à cet enjeu sont, en premier lieu, les équipementiers qui accumulent des données agricoles, les agrègent et les valorisent sous forme de conseil augmenté à l’agriculteur.

Et cela ne s’arrête pas là ! Imaginez que, demain, il soit possible de monétiser ces données agricoles à toutes les parties prenantes : prestataires de services, fournisseurs, assureurs, industries agro-alimentaires (IAA), distributeurs, consommateurs, etc. Nous rentrerons alors dans des jeux de positionnement nouveaux où l’agriculteur et le consommateur interagiront plus facilement et renforceront la notion de proximité entre les zones de production et de consommation pour créer plus de valeur de la fourche à la fourchette : amélioration de la transparence,  valorisation des données produit/process, traçabilité inverse des données (destination/retour client/sanitaire/ génétique/qualité).

Autres mutations : l’arrivée des acteurs IT sur le gestion des données agricoles, les rapprochement des grandes places de marchés sur la gestion de la logistique des produits frais des supermarchés, la collaboration entre des agriculteurs, des coopératives, des restaurateurs et des distributeurs pour rassembler des données sur la performance environnementale et économique (plateforme Agriprogress) sont autant d’exemples qui montrent que la chaîne agro-alimentaire est en train d’être repensée et que de nouvelles relations partenariales sont sur le point d’émerger.

Comment assurer à la fois la compétitivité des industries agro-alimentaires et la réponse aux demandes nouvelles des consommateurs ?

La valorisation des données agricoles pourrait permettre aux industries agro-alimentaires de rester compétitives. En offrant aux consommateurs des éléments sur l’origine des produits comportant des informations sur l’exploitant (identité/localisation, mode de culture, de production et d’élevage, etc.), des informations sur la culture (travail réalisé sur la parcelle, niveau de fertilisation, densité de traitement chimique/hectare, etc.) et des informations de biodiversité (taille des parcelles, taxe carbone, bien-être animal, informations nutritionnelles, qualité sanitaire, etc.), les IAA pourraient ainsi apporter plus de transparence au consommateur par une traçabilité augmentée tout en rémunérant mieux le producteur pour les informations transmises.

L’exemple de la marque « C’est qui le patron » (rémunération des producteurs au juste prix) est le parfait exemple de ce renforcement de lien entre producteurs et consommateurs en engageant les distributeurs à rentrer dans une démarche plus rétributive de l’amont agricole. Les IAA cherchent aujourd’hui à suivre cette tendance en démontrant leurs bonnes pratiques et processus de transformation sous la forme de démarches RSE (responsabilité sociale et environnementale) engageantes.
L’objectif final vise à ce que, demain, les consommateurs puissent à leur tour faire redescendre de l’information (notion de « traçabilité inverse » déjà évoquée) sur leur niveau de satisfaction aux marques et aux producteurs afin de renforcer le lien amont-aval et d’améliorer sans cesse les niveaux de qualité des productions.

Présentation de la chaîne de valeur des données agricoles (Renaissance Numérique)

AgTech / FoodTech, producteurs/consommateurs : en quoi l’IoT et le numérique sont-ils des opportunités pour créer de la valeur pour les acteurs amont/aval des filières de l’industrie agricole et alimentaire, tout en prenant en compte les enjeux environnementaux et sociétaux ?

Nous mentionnions plus en amont ici l’exemple d’Agriprogress, une plateforme digitale de pilotage de la performance environnementale et économique des filières agricoles et agroalimentaires, consistant à collecter et à utiliser les données agricoles comme une véritable source de valeur marketing. Avec un objectif précis : offrir un niveau de connaissance aux consommateurs sur l’origine des productions agricoles tout en allant certifier numériquement les cahiers des charges des exploitations.

En effet, les agriculteurs génèrent aujourd’hui une quantité de données suffisantes pour caractériser leur mode de production. L’expérience marketing et les trajectoires de progrès induites par l’exploitation des données constituent ainsi une source de valeur pour les marques. L’enjeu étant bel et bien d’identifier les données utiles et leur localisation (tracteurs, système de gestion de vols, satellites, IoT, etc.), d’interfacer les données en développant des algorithmes de validation pour certifier les pratiques et d’identifier les problématiques techniques (niveau d’interopérabilité et valorisation des données amont-aval) pour passer à une industrialisation à l’échelle filière.
Les données peuvent être aussi valorisées sous la forme d’étiquette intelligente, rendant possible l’affichage en magasin des informations produits habituellement disponibles en ligne, et l’actualisation en temps réel, telles que les avis clients ou le stock disponible ou bien via de nombreuses applications mobiles, proposées par des startups, permettant d’accomplir un ensemble de fonctionnalités (scanner les produits et de déchiffrer les étiquettes pour analyser leur impact sur la santé et les remplacer dans sa liste de courses par un aliment disposant de meilleures qualités nutritionnelles ; aider les personnes allergiques, ou suivant un régime, à choisir facilement chez leur commerçant les produits alimentaires qui leur correspondent ; faciliter la gestion des recettes de cuisine et la commande d’ingrédients pour professionnels,…).

A l’heure du RGPD, qu’en est-il de la protection et de la sécurité des données liées à l’usage des objets connectés, capteurs, drones dans le secteur agro-industriel ?

Nous sommes aujourd’hui dans une phase de refonte des interactions entre acteurs autour de l’interopérabilité des données, du stockage, de la configuration des droits d’accès aux données entre parties prenantes et de leur gouvernance globale.

Première étape à ce chantier : poser les bases juridiques. Le RGPD****, qui vise à encadrer les données à caractère personnel, est le premier pas vers une protection accrue de ces dernières. La FNSEA et les JA (Jeunes Agriculteurs) ont lancé en avril dernier une charte d’utilisation des données agricoles avec un code de bonne conduite « data agri » ayant pour objectif de sensibiliser les agriculteurs à l’usage des données collectées sur leurs fermes et de « lutter contre les entreprises voulant en être propriétaires ». En somme, cette charte vise à rendre plus lisibles, plus transparents et plus sécurisés les droits d’accessibilité aux données des agriculteurs.
Il y a donc un cadre juridique à créer au niveau de la production-collecte de données, de l’agrégation et de la commercialisation de données entre acteurs intéressés (monétisation de données et conseil agricole enrichi), ainsi que de l’intégration et de la distribution des solutions technologiques dans les organisations des acteurs et des filières agricoles.
Le secteur de l’Internet des objets à quant à lui reçu de la part de la Commission européenne, depuis le 25 avril dernier, une communication intitulée « Vers un espace européen commun des données » visant à régir le partage des données anonymes produites par les machines, capteurs.

En résumé, nous sommes face à un nouveau paradoxe : mettre en place des accords contractuels dans un monde agricole à deux vitesses. Des agriculteurs qui vont devoir prendre conscience de la valeur réelle des données qu’ils produisent et possèdent afin de les monétiser de façon cohérente. Et des opérateurs qui créent de nouveaux services basés sur les données des agriculteurs, qui vont devoir négocier l’accès aux données des agriculteurs pour leur proposer ensuite des services avec une vraie valeur ajoutée.

* Fabrizio Delage Paganini faisait partie des intervenants du café économique de Bercy organisé pendant la Semaine de l’industrie, le 30 mars 2018, sur le thème «Les objets connectés dans l’industrie : nouveaux services & cas d’usage», en partenariat avec la Fabrique de l’industrie.

** L’AgTech (Agriculture Technologique) signifie la transformation numérique du secteur agricole, à travers notamment l’apparition de startups spécialisées dans les innovations agricoles et la digitalisation des agriculteurs et de la chaîne de production/transformation/consommation à l’ère de la data, de l’automatisation, des objets connectés et des drones. La FoodTech/AgTech est un des réseaux thématiques de la French Tech.

*** Pour se développer dans l’industrie, les objets connectés doivent être corrélés à 3 phénomènes : une baisse du coût des technologies (diminution du prix des capteurs et des modules/composants électroniques par rapport au volume d’objets disponibles), une baisse du coût du stockage (effondrement du prix du stockage de données) et une stabilisation des stratégies d’investissements des acteurs industriels en matière de choix de protocoles de communication bas-débit.

**** Le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), en vigeur à compter du 25 mai 2018 dans les pays de l’Union européenne, constitue le nouveau texte de référence européen en matière de protection des données personnelles.
Pour en savoir + à ce sujet, consulter la « parole d’expert » d’Alain Khemili (CCI de France), intitulée « Le RGPD, une bonne nouvelle pour la compétitivité des entreprises ? »


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