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Société, travail et robotique : l’analyse de Joffrey Becker, chercheur affilié au laboratoire d’anthropologie sociale

Quels sont les enjeux de la robotisation pour notre société ? Avec quelles conséquences sur le monde du travail ? Joffrey Becker, chercheur affilié au laboratoire d’anthropologie sociale et spécialiste de la robotique, nous livre son point de vue. Auteur de l’enquête « Humanoïdes, Expérimentations croisées entre arts et sciences », il était l’un des intervenant du café économique organisé le 15 mars 2016 sur le thème la robotique. Interview.

La France accuse aujourd’hui un certain retard en matière de robotisation, par rapport à ses voisins européens. Selon vous, quelle peut-être l’explication à ce frein en matière de robotisation ?

« Il existe en Europe une longue habitude qui date des 18e et 19e siècles, née lors de la première phase de machinisme dans l’industrie. On a pu l’observer dans le secteur du textile quand il est apparu que les machines travaillaient aussi bien, voire mieux que les hommes. Cela a donné lieu à la naissance des mouvements des Luddites et des Canuts : les ouvriers se sont révoltés contre la présence des machines dans les manufactures. Il s’agissait d’une lutte contre la dévalorisation des salaires, caractérisée par les « briseurs de machines » qui voulaient conserver leur place dans la chaine industrielle. Il y a eu aussi dans l’histoire récente plusieurs crises liées à la mécanisation du travail, notamment dans l’industrie automobile.
Encore aujourd’hui, il existe une peur que les machines prennent le travail des hommes. Cela dépasse l’industrie car la robotisation touche de plus en plus le secteur des services. Des rapports prévoient qu’entre 40 et 50% des activités soient assurés par des machines dans un avenir proche. D’autres envisagent une augmentation du nombre de chômeurs de 3 millions.
Le retard accusé aujourd’hui par la France en matière de robotisation est donc lié à des problèmes qui existent depuis longtemps. Il s’explique aussi par le fait qu’il n’existe pas aujourd’hui de modèle économique qui prenne en considération ces craintes. Cela pose un problème de fond sur les relations que nous pouvons entretenir avec les machines au travail. Soit l’humain est remplacé et doit être requalifié, soit on construit des machines avec lesquelles les humains travaillent.
Les machines sont performantes et permettent aux entreprises de générer des revenus supplémentaires, d’économiser sur leurs coûts de production et d’éviter de délocaliser. Il existe toute une économie à imaginer autour de la redistribution de ces revenus pour créer des emplois.
Nous en sommes donc au tout début de la réflexion, qu’il s’agit de mener au niveau européen voire mondial. Mais par rapport à l’Allemagne ou au Japon, pays au sein desquels la robotisation est plus avancée, la France pas les mêmes problématiques démographiques. Au Japon, on pallie le vieillissement de la population avec les robots. En Allemagne il y a un nombre insuffisant d’actifs. En France, le contexte est très différent.

Quels sont les enjeux de la robotisation pour notre société ? Avec quelles conséquences sur notre vision du monde du travail ?

Pour comprendre ces enjeux, il faut observer les tentatives actuelles réalisées pour intégrer les machines au travail. C’est le cas dans les services, notamment dans le secteur de l’hôpital. Le mouvement est encore timide mais on retrouve dans ces exemples les deux aspects que nous avons déjà évoqués sur les relations que nous pouvons entretenir avec les machines au travail : le remplacement de l’humain d’une part, la collaboration avec l’humain d’autre part.
A l’hôpital, on trouve des machines « logistiques » qui livrent le matériel ou les médicaments : elles remplacent un poste occupé par un humain. Mais on trouve aussi des robots très sophistiqués, comme les robots chirurgiens qui, sous le contrôle d’un chirurgien, permettent de réaliser des opérations plus précises. D’un côté la machine prend le travail de l’homme, de l’autre elle l’améliore, elle constitue un outil de performance. Dans le second cas, il faut aussi noter que les coûts de la structure sont amoindris car les patients opérés de manière plus performante restent moins longtemps à l’hôpital.
Il existe aussi une troisième vision de la relation « humain-machine » dans le monde du travail. Elle s’observe également dans le secteur de la santé. Il s’agit de l’utilisation du robot comme médiateur pour communiquer avec des personnes dépendantes ou malades. On peut en effet se servir des robots comme de « filtres » pour une meilleure communication entre les soignants et certaines catégories de patients. Dans ce domaine, nous en sommes aux prémices de l’intégration des machines au travail, mais les premiers résultats sont intéressants. On trouve par exemple le robot « Paro » qui fonctionne sur le modèle de la stimulation cognitive. Doté de capteurs sensoriels, il réagit quand on le caresse et offre une compagnie artificielle. Il ne remplace pas l’humain mais constitue un outil à développer dans les maisons de retraite ou auprès des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.
Il existe donc trois façons d’appréhender la manière dont la machine peut changer le travail de l’homme : soit en le remplaçant, soit en constituant un outil lui permettant d’améliorer la qualité de sa tâche, soit en faisant fonction d’intermédiaire. Ces schémas sont en train de prendre forme et chaque secteur d’activité doit développer ses propres usages.
Il existe aussi de nombreux autres enjeux. Par exemple au sujet de la propriété et de l’utilisation des données récoltées par ces machines.

Vous avez cité dans vos travaux l’ « écologie roboticienne », dont vous dites qu’elle « bouscule les frontières entre humains animaux et machines ». Pouvez-vous nous expliquer ce concept ?

Les roboticiens, en imitant la nature, essayent de comprendre comment les écosystèmes fonctionnent en les reproduisant mécaniquement. On imite pour domestiquer les phénomènes naturels. On fabrique des machines pour comprendre comment les choses fonctionnent dans la nature. C’est la définition de l’écologie roboticienne et cela donne lieu à des ruptures technologiques.
L’idée de l’écologie roboticienne consiste également à comprendre les relations entre les formes d’existence imitées et leur environnement. On s’est ainsi inspiré des moustaches de rats et des réactions enregistrées dans leurs cerveaux pour développer un nouveau type de senseur.
On travaille également sur ce principe pour les économies d’énergie, dans le secteur des batteries. Des chercheurs s’inspirent des plantes carnivores pour trouver comment générer de l’énergie et alimenter les machines. Le robot « Ecobot » s’alimente ainsi de mouches qu’il digère pour générer de l’énergie.
On voit dans ces exemples comment l’observation du phénomène naturel et son imitation donnent lieu à des nouvelles technologies.

Joffrey Becker était précédemment chercheur au musée du Quai Branly. Vous pouvez y retrouver, jusqu’au 13 novembre 2016, l’exposition « Persona » dédiée à la relation entre hommes et objets, dont les robots. Retrouvez toutes les informations sur cet événement sur le site du musée du Quai Branly.


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