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Financement des entreprises sociales : l’analyse de Jacques Dasnoy, Vice-Président du Comptoir de l’innovation

Quelles sont les problématiques de financement rencontrées par les entrepreneurs de l’économie sociale et solidaire ? Comment les acteurs du financement répondent-ils à ces demandes ? Peut-on observer une convergence avec les acteurs de l’économie dite « classique » ? Jacques Dasnoy, Vice-Président du Comptoir de l’innovation, spécialisé dans le financement des entreprises à fort impact social et/ou environnemental, répond à nos questions.

Pouvez-vous nous présenter l’activité du Comptoir de l’innovation ?

«Le Comptoir de l’innovation est une entreprise sociale née en 2010 qui a pour objectif de faire naitre et de favoriser le changement d’échelle des entreprises à fort impact social et/ou environnemental, principalement en France mais aussi dans le reste du monde.
Nous avons deux métiers principaux. Le premier consiste à favoriser l’émergence, la naissance de ces entreprises à fort impact social et/ou environnemental. Nous le faisons au travers d’un réseau de 10 incubateurs situés partout dans le monde. Ces accélérateurs accueillent des entreprises à différents stades : de l’idée entrepreneuriale à des entreprises ayant déjà une ou deux années d’existence qui ont encore besoin d’être incubées pour solidifier leur modèle. Depuis 2010 nous avons accompagné 500 startups et entrepreneurs dans ces incubateurs.
Mais une fois que la jeune pousse a émergé, il faut continuer à l’arroser ! C’est notre deuxième métier : celui d’investisseur, de financeur de ces entreprises à fort impact social et/ou environnemental. Nous l’exerçons avec deux fonds d’investissement qui représentent, à eux deux, 40 millions d’euros. Nous investissons principalement dans des entreprises qui ont quelques années d’existence derrière elles, qui ont déjà fait la preuve de leur modèle économique et ont un fort impact social et environnemental avéré. Mais cela nous arrive aussi d’investir dans des startups. Investir dans ces entreprises, c’est leur donner les moyens de poursuivre leur croissance, de l’accélérer. A ce jour, nous avons investi dans 30 entreprises sociales en France, pour un montant de 13 millions d’euros. Pour l’instant, cette activité est circonscrite à la France mais nous espérons l’étendre à l’international. Le fait de disposer d’incubateurs nous permet également d’identifier des entreprises dans lesquelles investir, des « pépites », bien en amont.

Les locaux du Comptoir de l'innovation

Les locaux du Comptoir de l’innovation

Quelles sont les problématiques de financement rencontrées par les entrepreneurs sociaux sur les territoires, et en particulier au sein du Grand Paris ?

Nous retrouvons les mêmes problématiques de financement pour l’ensemble des entreprises sociales, quel que soit leur territoire d’origine, en Ile-de-France ou ailleurs.
La première de ces problématiques concerne la méconnaissance du modèle de l’entreprise sociale de la part des financeurs et investisseurs « classiques ». Ces acteurs ont parfois du mal à appréhender le ce modèle un peu hybride qui concilie impact économique, création de richesse, de rentabilité et impact social et environnemental. De plus, les entreprises sociales peuvent prendre différentes formes : associative, coopérative… Elles peuvent aussi avoir une forme commerciale. Pour les investisseurs traditionnels, il peut être difficile d’appréhender ce type d’entreprise qui sort du cadre à tout point de vue : dans la recherche d’un impact social et/ou environnemental, dans des modèles juridiques peu connus, voire hybrides. Il arrive en effet qu’une association détienne une SAS qui lui permet de mener une activité commerciale.
La deuxième problématique concerne la question du rendement économique. Les entreprises sociales ont pour objectif d’être viables économiquement bien sûr, mais leur premier objectif consiste à avoir un impact social et/ou environnemental. C’est ce que nous évaluons d’abord chez elles. Quand nous investissons dans ces entreprises, ce sont des investissements menés sur le long terme. Les entreprises sociales ont une rentabilité, mais elle est différente de celle des entreprises classiques. C’est une rentabilité plus mesurée, basée sur le long terme et les investisseurs doivent le comprendre. Car ce sont aussi des entreprises plus résilientes, qui font mieux face aux aléas économiques.
La troisième problématique concerne la profusion des outils de financement existants. Les entrepreneurs ont parfois du mal à se retrouver dans ce « maquis » de financements. Il y a des financements proposés par les pouvoirs publics, notamment la Caisse des Dépôts, les aides à la création d’entreprise classiques proposées soit par l’Etat soit par les collectivités, les aides proposées par les fondations, par les banques classiques ou encore les banques de l’économie sociale comme, par exemple, les banques coopératives. Il y a aussi les acteurs de l’impact investing, dont nous faisons partie, et des outils comme le crowdfunding. Il existe une multitude de possibilités et, bien souvent, les entrepreneurs ont besoin d’être accompagnés dans le choix du bon outil, à opérer au bon moment, en fonction de l’usage qu’ils souhaitent en faire.
C’est pour contrer ces méconnaissances qu’il est très important d’organiser des moments privilégiés pendant lesquels les entrepreneurs sociaux et les acteurs de la finance se rencontrent. Car les acteurs traditionnels de la finance ont même souvent des difficultés à identifier les entrepreneurs sociaux et leurs projets.

Comment identifiez-vous les entreprises auxquelles vous apportez une réponse positive en matière de financement ?

Quand nous investissons dans une entreprise sociale, nous regardons à 50% les critères économiques. C’est notre métier d’investisseur classique. L’entreprise est-elle en bonne santé ? Quelles sont ses perspectives de développement, de croissance ? Est-elle et rentable économiquement ? Ce qui fait notre spécificité concerne l’évaluation des 50% restants, qui porte sur l’impact social et, ou, environnemental de l’entreprise. Nous avons développé une grille de 600 critères qui nous permet d’évaluer la partie économique et la partie sociale ou environnementale de l’entreprise. On évalue par exemple le nombre d’emplois créés, leur qualité, la capacité du modèle à essaimer, se dupliquer.
Notre deuxième spécificité concerne la souplesse dont nous disposons en termes d’outils financiers, de véhicules financiers pour investir dans ces entreprises. Nous savons répondre aux associations en produisant des titres associatifs. Nous savons répondre aux coopératives en produisant des titres participatifs. Et nous savons répondre aux besoins des entreprises qui ont un statut commercial en faisant de l’investissement en capital avec par exemple l’émission d’obligations convertibles. Nous sommes capables de répondre à toutes les spécificités juridiques et montages hybrides complexes des entreprises sociales.
Il faut aussi noter que notre équipe connait bien l’écosystème des entreprises sociales : je suis moi-même ancien Délégué Général du Mouvement des entrepreneurs sociaux et le patron des investissements est un ancien dirigeant de France active. L’identification des entreprises se fait donc aussi par des réseaux informels, en plus de la participation à des évènements. Et il y a aussi toutes les entreprises qui nous contactent spontanément. L’idée est de trouver des « perles », des entreprises qui ont une capacité à embaucher, à créer de l’emploi, à dynamiser leur territoire tout en ayant un fort impact social.

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Les entrepreneurs qui travaillent au Comptoir de l’innovation

L’entrepreneuriat social regroupe une multitude de projets… Quels sont les différents types de projets que vous examinez ?

En tant que financeur, nous observons que de nombreuses entreprises sociales se développent aujourd’hui dans le secteur de l’économie circulaire. Cela va des entreprises qui font du recyclage de déchets électroménagers, par exemple, à des startups comme Upcycle, dans laquelle nous avons investi, qui fait le tour des cafés parisiens pour récupérer le marc de café et faire pousser dessus des champignons de haute qualité. Ce marc est ensuite utilisé dans les fermes, car c’est un très bon fertilisant.
On observe une deuxième typologie d’entreprises : les entreprises d’insertion, qui aident les chômeurs plus ou moins longue durée à retrouver un travail.
Il y a aussi de nombreuses jeunes entreprises qui utilisent la puissance des nouvelles technologies et des réseaux sociaux pour les mettre au service d’un impact social et environnemental fort. C’est le cas d’une entreprise dans laquelle nous avons investi : Phénix. Elle fonctionne sur le modèle d’une plateforme web pour mettre en relation grandes surfaces avec les associations pour qu’elles puissent récupérer les invendus de ces grandes surfaces.
Bien sûr, nous investissons aussi dans des entreprises plus classiques, qui ont une activité industrielle. Je pense par exemple au groupe Archer basé dans la Drôme ou encore aux fermes de Figeac, coopérative agricole, ou bien à l’UCPA. Mais l’économie circulaire, l’insertion et les nouvelles technologies sont des tendances assez fortes qui se dégagent.

Observez-vous une convergence avec les acteurs de l’économie « classique » ?

Les entreprises sociales sont avant tout des entreprises : elles ont besoin d’investissement. Leur modèle est parfois plus difficile à appréhender mais elles ont les mêmes besoins, prennent les mêmes risques. Elles ont besoin de financements pour grandir, acheter des machines, embaucher. De ce point de vue, elles sont identiques à toute entreprise.
On observe d’ailleurs que les investisseurs sont plus nombreux à se placer autour des entreprises sociales. Une vraie pédagogie a été faite : l’Etat, les collectivités, les acteurs de la finance privée ont pris conscience du potentiel de ces entreprises. Les entreprises sociales innovent, créent des emplois pérennes et non délocalisables.
Nous croyons également beaucoup au modèle des pôles territoriaux de coopération économique, les PTCE. Il s’agit d’un modèle nouveau qui mérite d’être expérimenté. Il réunit autour d’un même projet pouvoirs publics, associations, entreprises, salariés. Il dynamise toutes les forces vives d’un même territoire, cela est rassurant pour les investisseurs. C’est un gage de qualité, de dynamique entrepreneuriale. »

* Le Comptoir de l’innovation fait partie du Groupe SOS, l’une des premières entreprises sociales européennes.
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